Les distorsions de la communication

Le paradoxe et la double contrainte.

La double contrainte (double bind en anglais) a été introduite par le grand anthropologue Grégory Bateson, à la suite de ses observations sur la société de l'ile indonésienne de Bali. Elle consiste, pour une personne, à être mise dans une situation où, quelle que soit sa manière d’agir ou de réagir, elle ne pourra que faire une erreur, et se la verra reprocher. Paul Watzlawick cite, dans un livre puissant et à l’humour décapant jusque dans son titre - Faites vous-même votre malheur -  un exemple devenu célèbre sous le nom du don des deux cravates. Il donne ce conseil à une mère qui veut mettre son fils dans une situation de double contrainte :« Offrez-lui deux cravates différentes et, la première fois qu’il en portera une, regardez-le avec amertume et dites-lui sur le « ton de la voix basse » : je savais bien que tu n’aimerais pas l’autre ».

La vie est remplie de telles situations paradoxales, en particulier la vie de couple.

Le mari jaloux.  Un homme a épousé une jolie femme et en est très fier. Il insiste pour que sa femme soit élégante lorsqu’il l’emmène au restaurant. Mais les autres hommes la regardent et, comme il est jaloux, il lui reproche de vouloir séduire ces hommes. La pauvre femme est alors dans la double contrainte : être belle pour plaire à son mari, et ne pas être belle pour ne pas plaire aux autres hommes.

La mère célibataire ou divorcée. Une femme vit seule avec son enfant (son père est inexistant ou peu présent). Elle s'installe avec un nouveau compagnon. Elle souhaite vivement que celui-ci joue un rôle paternel vis-à-vis de l’enfant, ce qu’il accepte. Mais, lorsqu’il fait preuve d’autorité, elle le reprend et le critique vertement. Ainsi ce pauvre homme est dans la double contrainte : jouer un rôle paternel – ce qui implique d’avoir une autorité différente de celle de la mère – et être un toutou au service de celle-ci.

L’injonction paradoxale.

La double contrainte peut être engendrée par un message paradoxal, c’est à dire contenant en lui-même sa propre contradiction. Le plus célèbre de ces message est l’injonction donnée, par exemple à son conjoint ou à un enfant : «  sois spontané ! » Celui qui veut répondre à cette injonction va devoir faire un effort, ce qui aura pour conséquence qu’il n’est pas spontané. Il est donc condamné à l’échec, car la réponse à ce qui lui est demandé contient en elle-même sa propre contradiction. On ne peut pas être spontané sur commande.

Les théoriciens des systèmes, en premier lieu Paul Watzlawick se sont intéressés de près à la logique formelle, notamment au fameux paradoxe de Bertrand Russel et du plus fameux encore paradoxe du barbier, cher aux mathématiciens, logiciens et autres théoriciens des ensembles :

Le barbier du village est celui qui rase les hommes ne pouvant pas se raser eux-mêmes.

Le paradoxe est soulevé par la question sans réponse : qui rase le barbier?

Cet appui sur la logique formelle et les mathématiques donne à la théorie systémique un poids important. Mais attention, il ne faut pas pour autant en déduire que la théorie en question a un statut de mathématique. On ne peut prétendre en sciences humaines à une rigueur mathématique au risque de ne rien pouvoir affirmer.

Les exemples  d’injonction paradoxale sont nombreux, en particulier dans les familles ou les couples.

Une femme se plaint fréquemment que son mari n’a pas assez d’attentions. Elle lui demande explicitement « je voudrais que tu penses plus à moi et aies des attentions à mon égard ». Peu après, il l’invite au restaurant pour la Saint Valentin. Elle est très déçue par cette invitation un jour standard, qui n’a pas le caractère d’attention comme elle l’aurait souhaité. Mais s’il n’avait rien fait le jour en question, elle aurait pu très mal le prendre. Il ne pouvait donc pas réaliser le souhait de sa femme et était condamné à échouer de toute façon. Pris dans le piège paradoxal, le mari se retrouve dans une double contrainte et ne peut qu'échouer.

L'alternative impossible.

Elle survient lorsqu'une personne a le choix pour résoudre un problème entre deux solutions perdantes, mais pour des raisons différentes. On n'est pas exactement dans la même situation que l'injonction paradoxale car, dans ce dernier cas, c'est le fait de choisir qui montre le paradoxe et l'impossibilité d'en sortir. On trouve souvent des alternatives impossibles chez les couples qui fonctionnent plutôt bien, qui ont construit ensemble une relation ayant beaucoup d'actifs, et qui font face à une crise grave. L'alternative est posée en ces termes pour chaque conjoint : je dois soit quitter l'autre, soit subir une situation intolérable. Mais le quitter me rendra malheureux et je suis donc condamné à être perdant quelque soit ce que je fais. Or l'impossibilité résulte en fait de la non acceptation d'un paradoxe : c'est parce que je suis heureux(se) avec elle (lui) que je souffre de cette crise (par exemple une relation extra-conjugale). On sortira de l'alternative impossible en rejetant le caractère alternatif du problème - il n'y a que deux solutions - et cherchant d'autres voies qui accepteront le caractère fondamentalement paradoxal de l'amour : c'est parce que je l'aime que je peux souffrir à cause de lui. Nous en avons un bon exemple dans l'histoire de Jérôme et Emilie.

Les messages différents sur plusieurs canaux.

Nous communiquons la plupart du temps sur plusieurs canaux, en particulier sur un canal verbal et  les autres canaux. La dyschronie entre ces divers canaux va mettre celui qui les reçoit dans une situation paradoxale : lequel des messages dois-je prendre?

Une femme demande à son conjoint « est-ce je te plais avec cette robe ? » avant d’aller ensemble à une soirée.« tu es magnifique » répond celui-ci d’un ton monocorde tout en continuant à lire son journal. Son attitude, sa posture et le ton de sa voix indiquent qu’il est indifférent à l’habillement de sa femme, alors que son langage verbal indique le contraire.

« Tu rentres bien tard » demande à sa femme un homme qui ne cache pas son inquiétude.  « euh, … J’avais une réunion décidée au dernier moment » répond celle-ci, en balbutiant, rougissant et regardant ailleurs.

Quel message prendre? lorsqu’il y a information paradoxale entre le message verbal et d’autres messages, on aura tendance à donner priorité à ces derniers. L’épouse précédente pensera que son mari se fiche complètement de sa tenue et en ressentira de la tristesse. Le mari de l’exemple suivant se dira que sa femme lui cache quelque chose. Ainsi naitront des inquiétudes, des interprétations, et l’impression que l’autre se moque de vous. Si de telles scènes paradoxales se répètent, elles accentueront le sentiment de duplicité allant jusqu’à la suspicion de perversité chez le conjoint, alors que la plupart du temps, c’est la communication qui ne marche pas et non le conjoint qui cherche à manipuler.

L’excès de ces paradoxes peut aller loin et engendrer de très graves perturbations, en particulier vis à vis des jeunes enfants. C’est en étudiant de jeunes schizophrènes que le psychiatre Don Jackson a commencé à s’intéresser au théories systémiques, montrant qu’en fait, le jeune n’était que celui sur qui s’était déclarée une pathologie familiale que personne ne voyait. La forme ultime a constitué ce qu’Harold Searles a décrit dans un article dont le titre est suffisamment explicite : « l’effort pour rendre l’autre fou ». Des conjoints peuvent ainsi devenir, sans l’avoir voulu, nuisibles l’un pour l’autre et entrer dans des conflits graves, suite à un emballement de la communication perturbée. Chacun accuse alors l’autre de vouloir le rendre fou, le martyriser ou simplement se débarrasser de lui. On entend des accusations de perversité et même le diagnostic psychiatrique de « pervers narcissique » qui n’a la plupart du temps aucun fondement. Ce n’est pas parce que la communication est devenue pathogène qu’un des conjoints est nécessairement un pervers. Certes, il existe d'authentiques pervers, qu'il faut fuir à toute jambe tant ils sont dangereux, mais un mécanisme pervers de communication n'est pas le signe de la perversité d'un des communicants.