L'utilisation positive du paradoxe.

Ne restons pas sur l’aspect uniquement négatif de la communication paradoxale. Si le paradoxe peut entraîner le conflit et même « rendre l’autre fou », il peut aussi être utile. Des psychologues et psychiatres l’utilisent dans la conduite de leurs psychothérapies. L’injonction paradoxale du thérapeute peut obliger son client à sortir d’un blocage dans lequel il est coincé, et lui être salutaire. La vie courante offre aussi des circonstances où les messages paradoxaux ont un effet bénéfique. L’humour en est un bon exemple ; beaucoup de blagues viennent du paradoxe de ce qu’elles racontent. Le langage amoureux et l’activité sexuelle offrent de nombreux exemples.

Un homme qui a eu une longue expérience sexuelle, a roulé sa bosse sans chercher à se fixer, rencontre une femme plus jeune que lui et ayant, elle, très peu d’expérience. Il s’éprend d’elle et veut faire sa vie avec elle, changeant complètement de mode de vie. Elle répond à sa demande avec enthousiasme mais ne cache pas que son manque d’expérience lui donne des complexes et qu’elle n’a pas du tout confiance en elle. Effectivement, les premiers rapprochements sexuels sont délicats, la jeune femme s’avérant très mal à l’aise et se sentant en état d’infériorité. Toujours autant attiré par cette personne, notre homme n’est nullement inquiet par la gaucherie de sa compagne, ayant suffisamment d’expérience pour savoir que ce sera passager et heureux de pouvoir lui faire profiter de sa propre aisance. Mais comment faire? S’il lui raconte sa vie, et montre trop d’assurance, il risque de la complexer encore plus, et de creuser son sentiment d’infériorité à l’égard des autres femmes. Mais s’il se met à son niveau, elle n’évoluera pas et sera peut-être aussi déçue par les rapports sexuels avec cet homme dont elle attend beaucoup. Il va sortir de ce dilemme par une attitude paradoxale. Il  lui dit qu’il est lui aussi très ému, car c’est la première fois qu’il est engagé dans une relation aussi forte ; il reste très flou sur toutes ses aventures, même si elle le lui demande. Et par ailleurs, il est très à l’aise dans son comportement, donnant l’impression à sa compagne qu’il découvre avec elle les plaisirs de la sexualité. Ainsi prend-elle rapidement confiance en elle et se prend-elle agréablement à ce jeu. Un cercle vertueux se met en place et leur vie sexuelle leur donne de plus en plus de plaisir. A mesure que leur intimité augmente et que la confiance l’un en l’autre s’affirme, il lui parle de ses précédentes conquêtes, sans donner des détails, car il ne veut pas construire la relation future sur une distorsion de la réalité.

Ils sont un couple d’allure très traditionnelle. Elle professeur de lettres et lui comptable. Ils apprécient chacun chez l’autre ces qualités de sérieux, fiabilité, morale, rigueur, qu’ils enseignent à leurs enfants. Mais dans l’intimité tout change. Ils ont ensemble découvert des jeux érotiques que leur environnement serait bien loin d’imaginer. Elle revêt des vêtements coquins achetés par internet et se maquille avec des couleurs criardes. Rien n’excite plus son mari que de voir son épouse quitter son tailleur strict, défaire son chignon et poser ses lunettes, pour se transformer en racoleuse du bois de Boulogne. Pourtant, il n’a jamais fréquenté ce genre de lieu et n’a jamais été attiré par des femmes à l’attitude provocante. C’est le paradoxe qui crée cette excitation : sa femme sérieuse - on peut même dire austère - se transformant en courtisane. Elle qui règne sur sa maison avec autorité, qui ne supporterait ni de ses enfants, ni de son mari une marque d’irrespect, adore qu’il la regarde, dans l’intimité, comme une femme objet, qu’il détaille son corps avant de la prendre selon son propre désir, sans lui demander son avis (cela romprait tout le charme). Jamais elle n’a supporté qu’un homme montre vis-à-vis d’elle des attitudes un tant soit peu macho, elle femme cultivée, grande admiratrice d’Olympe de Gouge. Mais elle aime se faire prendre comme une chose par son mari, modèle de courtoisie et de respect conjugal. C’est le paradoxe qui la stimule. Bien entendu, ils sont l’un vis à vis de l’autre d’une fidélité absolue, qui ne leur demande aucun effort tant elle est naturelle. Nous raconterons plus en détail cette histoire lors d'une prochaine mise à jour.

Revenons à la femme dont nous avons parlé plus haut - celle qui rougit lorsque son mari lui demande pourquoi elle est rentrée tard - et voyons comment elle pourrait utiliser une communication paradoxale.

En vérité, elle était sortie avec des copines, anciennes élèves de la même école. Mais au lieu de rester au restaurant comme prévu, elles sont allées en boite de nuit, entrainées par deux d’entre elles plus aventurières que les autres. Evidemment, elles se sont fait draguer par des hommes venus pour cela. Elle s’est laissée faire comme dans un jeu puis, à un moment, a été troublée par un homme qui a su la charmer. Elle a dansé avec lui et ils se sont même embrassés. Il lui a proposé de l’emmener chez lui et elle a refusé, réalisant tout d’un coup qu’elle était sur une mauvaise pente. En rentrant tôt le matin, elle n’était pas à l’aise mais son mari dormait et ce n’est qu’au petit déjeuner qu’il l'a questionnée. Elle ne peut lui raconter exactement ce qui s’est passé car, s’il l’aime sincèrement, il est un peu jaloux. Elle ne veut pas non plus mentir, car ce n’est pas leur façon de fonctionner ensemble ; en outre, elle n’a pas complètement confiance dans ses « copines » . Elle ne se sent pas vraiment coupable de ce qui s’est passé, et cherche comment raconter sa soirée. Elle va envoyer deux messages, l’un par son attitude, l’autre par sa parole, le premier étant le plus important. Elle est naturelle, décontractée, lui montrant toute son affection sans forcer ; elle se comporte comme quelqu’un qui est en accord avec soi-même, comme une épouse qui est heureuse avec son mari et n’a rien à lui cacher. En même temps, elle raconte la soirée, sur un ton simplement narratif. Dans l’ambiance festive d’anciennes élèves, elle a retrouvé le temps des étudiantes et s’est laissée entrainée à aller en boite. Elle décrit comme une anecdote drôle les avances de cet homme ; elle cachera le baiser mais insistera sur sa réaction de « réveil » sans cacher qu’elle a apprécié de se sentir femme attirante. Tout dans ses messages non verbaux montre son assurance, sa certitude de ne pas dépasser les limites, et aussi l’attachement à son mari, aux valeurs communes, la franchise et la fidélité. C’est ce que son mari comprend. Il est rassuré, ce qui calme sa jalousie, et accepte fort bien que sa femme ait eu envie de s’amuser avec des copines. Ce qui lui apparaît le plus important est qu’elle ait su s’arrêter à temps, et non qu’elle ait cédé au début. Il est même fier d’avoir une femme séduisante. Il le lui dit, la prend dans se bras, et chacun peut deviner ce qui s’ensuit.

La circularité des causes et les cercles vicieux ou vertueux.

Le cœur de la cybernétique est l’étude des phénomènes ou cause et effet s’enlacent l’un dans l’autre au point qu’on ne sache plus les distinguer. La causalité n’est alors pas linéaire - une cause produit un effet sous certaines conditions - mais circulaire : la cause produit un premier effet peu sensible, qui renforce la cause et produit un effet plus important et ainsi de suite. Au bout d’un moment la relation cause-effet s’emballe et peut entretenir un cercle vicieux qui tournera de plus en plus vite et arrivera à un paroxysme engendrant des effets cataclysmiques. On a de nombreux exemples en écologie, en économie, en politique. Ceux qui nous intéressent concernent la vie conjugale.

Madame se plaint que Monsieur ne fait rien à la maison. C’est ce que constatent sans difficultés les amis qui viennent : il ne remplit même pas le lave vaisselle. Interrogé sur la question, il ne nie pas, au contraire, il reconnait qu’il laisse tout faire à sa femme. Mais dit-il, il y a une raison, c’est qu’elle est tellement maniaque que s’il fait quelque chose, elle le critique et éventuellement le refait. Il préfère donc lui laisser toutes les responsabilités ménagères, comme elle faisait lorsqu’ils se sont rencontrés. En fait, dit-il, il n’a fait que s’adapter car, célibataire, il s’occupait correctement de son appartement. "Pas du tout" dit Madame ; lorsqu’elle l’a connu, il vivait dans un taudis insalubre et c’est elle qui lui a appris le minimum d’hygiène. Lorsqu’ils se sont installés ensemble, elle souhaitait vivement un partage des tâches ménagères, mais elle s’est vite aperçue qu’il négligeait tout ce dont il se chargeait et qu’elle devait, c’est vrai, tout refaire après. Chacun d’eux trouve des exemples à l’appui de sa position et le cercle vicieux tourne à plein. La plupart du temps, cela reste courtois, mais parfois la coupe est pleine et le conflit s’enflamme et dégénère : cris, disputes, bris de vaisselle. Ils ne sont jamais allés jusqu’à l’affrontement physique, mais ont peur que cela vienne un jour. Nous verrons dans un autre chapitre comment sortir de ce cercle infernal. Une condition première et incontournable : chacun doit renoncer à chercher la responsabilité ; ils sont tous deux convaincus de ne réagir qu’en réponse à l’attitude de l’autre et ils devront renoncer à savoir qui a commencé. Ils devront simplement chercher comment en sortir, sans que soit fait mention des responsabilités.

Il n’y a pas que des cercles vicieux. La causalité circulaire engendre aussi des cercles vertueux, que l’on peut alimenter tellement ils sont performants. Lorsqu’ils tournent régulièrement ils sont facteurs de grandes satisfactions et de stabilité du couple.

Ainsi en est-il pour ce couple qui a déjà quelques années derrière lui. Elle se fait belle pour plaire à son mari. Il la complimente sans mesure, sans recherche d’objectivité ; il est ébloui par son charme, dit-il, au point qu’il la prend dans ses bras et qu’elle sent bien qu’il la désire. C’est le milieu de l’après-midi et elle a autre chose à faire que de faire l’amour. Ce n’est pas pour cela qu’elle s’était bien habillée mais pour lui montrer la tenue qu’elle mettra prochainement pour un mariage. Mais elle est émue par son enthousiasme et y répond. Il n’en est que plus stimulé et les voilà bientôt enlacés tendrement. Lorsqu’elle se rhabille après l’étreinte, il lui fait des compliments dithyrambiques au point qu’elle lui demande de faire preuve d’un peu d’objectivité. Je ne peux pas, répond-il, car je te trouve effectivement magnifique. Un double cercle vertueux tourne très bien entre eux : se sentant admirée par son mari, elle est bien dans sa peau et cela augmente son charme. Comblé dans sa sexualité, il est un amant attentif et entretient ainsi l’envie de sa femme de partager les moments érotiques.

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