Gilbert et Francine, les amants séparés

 

Elle va bientôt arriver. Il l’attend sans impatience car elle est toujours ponctuelle. Il se prépare à leurs retrouvailles. Cela fait plusieurs semaines qu’ils ne se sont pas serrés l’un contre l’autre. Pendant cette période, ils ont échangé des messages, par téléphone ou par cette merveille moderne qu’est le contact visuel par internet, salutaire aux amants séparés. Ils n’ont cessé de sentir la présence de l’autre malgré l’éloignement. Leur amour est infaillible et a résisté aux conditions difficiles qu’ils ont vécues depuis trente ans. Cent fois, l’un ou l’autre, ils ont craint que ce soit fini, cent fois une force irrésistible les a rapproché l’un de l’autre. La tension monte progressivement dans le corps de Gilbert, sans qu’il le cherche, sans qu’il anticipe ce qui va se passer dans quelques instants. Il se laisse aller sans vraiment réfléchir au bonheur qui va suivre lorsqu’elle sera là, physiquement, qu’il pourra la toucher, la sentir, et plus bien sûr, mais ce n’est même pas à cela qu’elle pense.

Francine monte les escaliers qui conduisent à ce petit appartement situé dans un vieil immeuble du centre ville et son cœur se met à battre plus fort, non par l’effort de la montée, mais à cause de ce qui va bientôt lui arriver : retrouver l’homme qu’elle aime. Elle arrive devant la porte sur laquelle est fixée une plaque de métal avec une simple inscription : Gilbert X, généalogiste. Elle marque un temps d’arrêt avant de sonner, en souvenir de la première fois où elle avait tiré cette sonnette, alors qu’elle cherchait tout simplement la réponse à une question qu’elle se posait sur ses ancêtres, ignorant qu’elle allait rencontrer celui qui bouleverserait sa vie. Et pendant trente ans, ce modeste local a été le seul réceptacle ou presque de leur amour et de leur irrépressible attirance l’un pour l’autre.

Il ouvre la porte à l’heure prévue, comme d’habitude. Elle est là, devant lui, et Dieu qu’elle est belle ! Il est subjugué par son sourire, son regard, la grâce de ses mouvements, la douceur de sa voix. Il ne voit pas les rides profondes qui creusent les joues et le front, ni le dos légèrement vouté, le corps un peu affaissé, l’allure générale de vieille dame, telle que l’ont vue les passants, dans la rue, il y a quelques instants. Ils échangent quelques mots et se dirigent dans la petite pièce qui fait office de salle d’attente, où le canapé lit a été ouvert. Leurs gestes sont simples, bien synchronisés, mus par le désir de chacun. Elle se laisse enlacer par ses bras masculins puissants ; elle ne prête pas attention à l’embonpoint qui entoure son abdomen, ni à la calvitie qui a envahi son crâne ; ils sont loin les puissants pectoraux qui gonflaient sa poitrine et l’abondante chevelure qui ornait son chef. Mais elle ressent la même impression d’abandon, de perte de contrôle, de désir d’être à lui. Il l’étreint puissamment, s’émerveille des soupirs qu’elle exprime et laisse exploser le désir qui s’est accumulé depuis des jours. Si souvent vécu, ce moment d’union revêt pour eux la même intensité. Ils ont l’un et l’autre l’impression de nouveauté, de découverte, et pourtant leur rituel amoureux se déroule toujours de la même façon depuis bien longtemps.

Assis l’un en face de l’autre, ils échangent des propos tendres, se racontent leurs vie en sirotant un thé vert à la menthe. Puis ils ont envie d’évoquer l’histoire de leur amour. Il y a trente ans, lorsque le hasard les a fait se rencontrer, ils avaient déjà vécu. Gilbert vivait une vie conjugale tranquille, avec son épouse et ses deux enfants, une fille et un garçon. Sa passion pour l’histoire des familles des autres avait pris plus d’importance que sa propre famille. Il travaillait beaucoup et son cabinet de généalogiste connu lui rapportait de quoi faire vivre sa famille ; son épouse s’occupait des enfants en plus de son travail à mi-temps et acceptait l’occupation un peu débordante de son mari. Leur vie intime avait peu à peu glissé vers le minimum, ce qui ne leur posait de problème ni à l’un ni à l’autre. Francine vivait avec son mari une relation complexe, faite de moments forts et de disputes explosives, à la limite de la violence. Elle en avait assez des sautes d’humeur de cet artiste inconstant, qui la fascinait parfois lorsqu’il partait dans la création, et l’inquiétait lorsque, frustré de ne pas trouver d’inspiration, il partait dans des colères volcaniques pour un futile motif. Leur vie sexuelle avait été globalement pauvre et, de temps en temps, ils partageaient un moment fort, auquel succédait une période de félicitée. Il repartait dans son atelier peindre quelques toiles. Puis revenaient les moments difficiles et imprévisibles. Les peintures ne rapportaient pas grand-chose, malgré les expositions, mais la grande fortune dont il avait hérité permettait à sa famille de vivre très confortablement. Francine avait fini par comprendre le fonctionnement de son mari et savait éviter les colères excessives. Elle s’était donc organisé une vie somme toute agréable, équilibrée entre l’éducation de ses enfants et son travail de professeur d’histoire à mi-temps.

C’est justement l’intérêt historique qui lui fit pousser la porte de ce spécialiste de l’histoire des familles dont on lui avait vanté le professionnalisme. Et là, dans cet appartement qui sentait le passé, elle a rencontré plus qu’un professionnel, un homme. Leur premier contact dura plus qu’une simple consultation ; ils se sont mis à parler de généalogie, d’histoire, puis de vie, de leur vie et lorsqu’elle est partie elle était toute transformée, de très bonne humeur. Lui qui n’avait pas l’habitude de faire des avances à une femme a réussi à prendre le téléphone pour lui dire qu’il aimerait la revoir. Ils se sont revus, sans en parler à personne, leur passion commune servant de prétexte. Ils n’osaient pas s’avouer leur attirance réciproque. Il n’avait jamais séduit une si belle femme et elle ne se savait pas aussi séduisante. Elle n’avait jamais imaginé une relation intime avec un autre homme que son mari. Il leur fallut du temps pour qu’un jour, alors qu’ils étaient penchés sur des documents d’archives, il passe son bras sur son épaule et qu’elle pose sa main sur son genou. Eros, qui attendait impatiemment ce moment, prit rapidement les choses en main ; sa tâche était facile car il disposait de toutes les cartes pour une fête amoureuse.

Ils furent l’un et l’autre bouleversés par cette aventure. Ils avaient tout juste passé la trentaine, et n’avaient jamais connu une telle intensité émotionnelle. Chacun de son côté, indépendamment, eurent une même conviction : il ne s’arrêteraient pas là, c’était tout bonnement impossible ; une force dépassant leur propre volonté les poussait l’un vers l’autre. Ils se sont revus peu après, ont fait l’amour, plus fort, plus intense, plus formidable que la première fois. Leur intimité sexuelle continua crescendo au gré de leurs brèves rencontres. Parallèlement, ils cultivaient leur relation sur d’autres plans : l’histoire, la philosophie, l’éducation, et d’autres encore. Leurs rendez-vous n’étaient pas consacrés seulement à la sexualité et, parfois, ils commençaient par des échanges très amicaux ; mais Eros les prenait toujours dans ses filets et leur rencontre finissait par une étreinte, lorsqu’elle ne commençait pas ainsi.

Rapidement, bien sûr, ils se sont posés la question que tout le monde se pose lorsqu’on lit le début de leur aventure. Que faire lorsqu’on noue une forte relation amoureuse, alors qu’on est déjà engagé chacun de son côté ? La réponse qui viendra à beaucoup de personnes est claire : mettre fin à leurs couples respectifs et vivre ensemble. Mais ce n’était pas si simple. Il y avait deux familles, deux conjoints, deux vies organisées et somme toute agréables. Ils n’avaient ni l’un ni l’autre envisagé de quitter leurs conjoints respectifs avant de se rencontrer. Gilbert n’avait rien à reprocher à son épouse, trop terne à son goût, mais discrète et tolérante ; jamais elle ne lui avait fait la moindre remarque sur le temps passé à son étude, même lorsqu’il rentrait très tard. Il n’y avait pas de conflits, de scènes de ménage ; les enfants pouvaient grandir dans la sérénité et l’amour de leurs deux parents. Son épouse était appréciée dans sa famille, et une séparation serait très mal vécue par ses propres parents, autant que par les enfants communs. En outre elle poserait des problèmes financiers.

Pour Francine l’équation n’était pas la même mais elle arrivait au même résultat. Elle avait, certes, beaucoup à reprocher à son fantasque mari, colérique et irresponsable ; elle subodorait qu’il avait dû la tromper, à en juger pas la présence insistante de certains de ses modèles, mais elle n’avait pas de preuve et ne cherchait pas à en avoir. Elle se passerait volontiers de son insipide compagnie. Mais un divorce la mettrait, ses enfants et elle, dans une situation délicate. Le grand appartement au centre ville et le cocasse petit château familial avaient du charme, tout comme les revenus fonciers de son mari. Or, en cas de divorce, elle ne pourrait pas demander une forte prestation compensatoire, vu que cet argent venait d’un héritage et non de ses revenus. Elle verrait son train de vie chuter verticalement. Pourrait-elle imposer cela à ses enfants ? Eux-mêmes l’accepteraient-ils ? Très attachés à leur mère, ils avaient aussi pour leur père une sorte d’admiration (c’est chouette de faire voir au copain les expositions de papa, même si elles rapportent tripette) et s’inscrivaient dans la tradition de cette grande famille au nom à particule. Francine se l’avouait à elle même : elle n’était pas prête à faire éclater toute cette construction.

Ni Gilbert, ni Francine n’ont donc exprimé le projet de vivre ensemble. Aucun n’a couru le risque de le demander à l’autre, par respect, et par peur d’un refus également. Ils ont vécu leur vie d’amants, en secret, entre parenthèse. Au début, chacun pensait que cette relation vivrait peu, comme un feu de paille, et ils se contentaient d’en tirer toute la saveur. Or le plaisir de se rencontrer a continué. Le désir était toujours aussi fort et ils découvraient d’autres raisons de se voir, leur amour se développait. Après Eros, ils étaient visités par Philia, l’amour amoureux. Ils ont alors commencé à se confier plus l’un à l’autre, à parler de cette partie de leur vie qu’ils ne partageaient pas et ne partageraient sans doute jamais. Chacun a osé dire à l’autre la vérité : ils ne mettront pas fin à leur vie conjugale pour vivre ensemble ; ils resteront des amants secrets et même leur amitié ne pourra pas être vécue au grand jour.