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Un équilibre s’est installé, entre rendez-vous à l’étude de généalogie, et échanges par téléphone, plus quelques escapades trop rares et trop courtes. Ni leurs conjoints ni leurs enfants ne cherchèrent à en savoir plus, leur vie cachée était bien organisée. Ils ont vite partagé les grands moments de leur vie, se sont réjouis des succès l’un de l’autre, et se sont soutenus dans les difficultés et peines. Lorsqu’elle a dû subir une opération, il l’a écoutée dans ses peurs, il est venu, discrètement à la clinique pour la voir, sans lui apporter les roses qu’il aurait tant aimé lui offrir. Lorsqu’il a eu de gros soucis professionnels parce qu’un client malveillant cherchait à lui nuire, c’est à elle qu’il s’est confié, à elle qu’il parlait lors de leurs rencontres, au point de ne plus avoir le temps de faire l’amour. Peu leur importait, ils avaient tant besoin de se voir, de sentir à quel point ils étaient liés. Le lien de leurs corps, toujours aussi important, n’était même plus nécessaire.

Il y a eu aussi les nuages, les disputes, les brouilles où l’on se quitte en se disant que c’est fini, les longs moments d’angoisse et de vide, de terreur à l’idée que c’était peut-être vraiment la fin, et la délivrance de se retrouver et de se pardonner. Il y a eu aussi les séparations naturelles, parce que l’un ou l’autre, ou les deux partaient en vacances en famille, ou bien séjournaient dans des lieux où la communication était impossible. Alors, c’était le silence angoissant : que peut-il faire ? Qu’est-ce qu’il lui arrive ? Va-il (elle) avoir envie de me revoir ? Ne va-t-elle (il) pas se lasser ? Ou se dévoiler ? Que se passerait-il si sa femme (son mari) découvrait le pot aux roses ? Toutes ces questions leur tournaient dans la tête lors des séparations, que celles-ci soient indépendantes d’eux, ou la conséquence d'une brouille. Quelquefois ils partageaient leurs inquiétudes, mais la plupart du temps, chacun la vivait de son côté, pas forcément au même moment. Car leur lien si fort ne tenait qu’à un fil : le désir de chacun de le continuer. Pas de cadre social, pas de famille ou de biens communs, pas d’engagement devant qui que ce soit. Personne n’a jamais connu leur aventure, aucun ami, aucun confident, ils n’ont échangé aucun écrit, n’ont gardé l’un de l’autre aucun objet qui pourrait témoigner de leur lien. Il est arrivé que, après une longue période loin l’un de l’autre, les retrouvailles ne puissent pas se faire au moment prévu (retard de voiture, enfant malade, …) sans qu’ils puissent se prévenir. Alors l’angoisse revenait chez celui qui attendait : le reverrais-je ? s’il est hospitalisé, qui me préviendra ? Et, pire – mais bien sûr ils y ont pensé tous les deux – s’il venait à mourir, comment le saurais-je ? Je ne pourrai même pas suivre sa dépouille jusqu’au cimetière. Ces angoisses, ces craintes étaient si fortes que, cent fois, l’un ou l’autre ont été tentés de mettre fin à cette situation ambiguë, à trancher net ce nœud gordien. Chaque fois, ce fut impossible.

Puis le doute fut aussi alimenté par la jalousie. C’est Gilbert qui a commencé. A la suite de rendez-vous manqués pour raison de force majeure, il s’est mis à gamberger : cette femme qu’il trouve si séduisante et qui lui a cédé si facilement doit bien avoir été remarquée par d’autres, et s’être livrée à eux ; elle est très libre malgré le mariage et peut raconter n’importe quoi aussi bien à son mari qu’à son amant. Alors, pourquoi se gênerait-elle ? Au fond, c’est peut-être pour cela qu’elle ne veut pas divorcer, pour avoir tous les amants qu’elle veut, lui, Gilbert, n’étant qu’un parmi tant d’autres. Il lui a fait des scènes qui l’ont ulcérée. Comment pouvait-il penser cela, elle qui lui a toujours été fidèle, n’a jamais été attirée par aucun autre homme ? Elle l’a toujours rabroué dans sa jalousie, le punissant en restant des jours sans donner des nouvelles, sans répondre au téléphone, ou en laissant des messages laconiques, mais elle n’a pas pu venir à bout de cette jalousie. Elle s’est même demandée s’il ne s’agissait pas d’une attitude de couverture pour masquer ses propres frasques, mais elle n’a pas poursuivi cette idée.

Par accord tacite, ils n’ont jamais parlé de leur vie conjugale, de l’intimité qu’ils gardaient avec leurs deux conjoints. L’épouse de Gilbert, qui n’avait jamais été très intéressée par la sexualité, ne s’est pas étonnée de la disparition progressive de celle-ci. Elle mettait sur le compte de la passion pour son travail l’empressement décroissant de son mari, ce qui l’arrangeait bien ; elle-même n’avait que peu été à l’initiative de rapports sexuels. Ils s’installèrent au fil des ans dans la chasteté conjugale - bon moyen d’éviter les conflits. Elle ne lui posait jamais de questions sur ses occupations professionnelles, ne débarquait jamais à l’improviste à son bureau et ne s’étonnait pas des absences pour un prétendu congrès de généalogistes. Ils vivaient dans la coexistence pacifique. La diminution, puis l’arrêt des rapports sexuels avec son épouse procurait à Gilbert une tranquillité apaisante : il pouvait vouer toute sa vie intime à Francine, ce qui convenait à sa morale, tout en stimulant parfois sa jalousie.

Pour Francine, la vie conjugale n’était pas aussi simple, car son fantasque mari continuait à manifester sporadiquement de subites poussées de désir. Il ne se souciait pas de savoir si celles-ci étaient partagées par sa femme. Il la prenait, simplement, avec la galanterie que ses origines lui avaient enseignée, ne négligeant pas de faire monter son désir et de lui procurer de la jouissance. Après l’acte, il la remerciait avec délicatesse et courtoisie, et repartait vers ses occupations diverses. Le fait qu’elle ne prenne jamais l’initiative ne semblait pas le gêner ni susciter des soupçons. Elle se laissait faire, justement, pour ne pas courir ce risque, c’est du moins ce qu’elle se disait à elle-même. Mais une autre raison la poussait à l’acceptation, moins avouable : ces rares moments érotiques lui procuraient du plaisir ; se laissant posséder passivement la faisait jouir d’une agréable jouissance. Si elle n’avait plus d’amour pour cet homme, son corps réagissait encore à ses manières d’aristocrate. Après les ébats, parfois, elle se sentait gênée de cette double vie, de ces deux hommes entre lesquelles elle se partageait. Surtout, elle culpabilisait d’accepter les faveurs de son mari, alors que son cœur était à un autre homme ; elle avait l’impression de tromper son amant avec son mari, comme dans la chanson de Georges Brassens. Les étreintes maritales lui donnaient furieusement envie de rejoindre Gilbert et, si celui-ci était libre, elle filait toute excitée se jeter dans ses bras. Rien ne lui était plus agréable que de faire l’amour avec lui, immédiatement après s’être retrouvés, et ces étreintes lui procuraient un immense plaisir. Elle était à la fois gênée et excitée d’avoir eu des rapports avec deux hommes en peu de temps. Peut-être était-ce ces soudaines demandes qui soulevaient les doutes de Gilbert sur la possibilité d’autres hommes. Mais, non, Francine a toujours été fidèle à cet unique amant ; seulement son corps restait programmé pour accepter le devoir conjugal et partager le plaisir avec son homme officiel.

Ainsi dure depuis longtemps cette relation secrète et intense de ces amants inconnus, ou conjoints illégaux comme on voudra, qui partagent tout à l’exception de la vie sociale et de petites zones d’ombre volontaires. Un équilibre s’est installé, leur permettant de vivre ce bonheur caché. C’est de cela qu’ils discutent, ce jour, après avoir fait l’amour, devant une tasse de thé, dans ce modeste local professionnel qui est aussi leur nid d’amour. Ils repensent à leur longue aventure, à ce passé qui s’est toujours vécu dans le présent, sans jamais oser penser à l’avenir. Aujourd’hui, ils osent, osent se dire qu’ils souhaitent que leur amour dure, tant que durera la vie de l’un et l’autre. Ils savent que lorsque l’un d’eux quittera ce monde l’autre ne pourra pas l’accompagner, mais tant pis, pour l’instant ils sont vivants tous les deux et comme tous les amoureux, ils rêvent ensemble d’éternité.

Je n’ai jamais employé le mot « couple » pour désigner Francine et Gilbert. Ami lecteur, qu’en pensez-vous ? Forment-ils un couple au sens où vous l’entendez ? Chacun aura sa réponse. Vous trouverez la mienne dans le chapitre « la théorie du couple »