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Roland et Martine : L’engagement au bon moment

Dans ce club de vacances, on trouve des célibataires qui, sans être venus spécialement pour chercher fortune amoureuse, sont tout de même très ouverts à la possibilité de telles rencontres. C’est le cas de Roland et de Martine. Ils n’ont plus vingt ans, ont vécu des vies amoureuses et ont encore l’envie et le temps d’en vivre une autre. Mais ils sont prudents, on pourrait même dire méfiants, ne voulant pas retomber dans les pièges qui les avaient enfermés dans le passé.

Roland travaillait beaucoup, ce qui le rendait peu présent avec sa femme et ses trois enfants. Il rapportait beaucoup d’argent, et tout le monde vivait dans le confort. C’était sa façon à lui de jouer son rôle d’époux et de père. Et puis, un jour, sans qu’il ait vu venir le coup, elle lui a annoncé qu’elle mettait fin à leur mariage. Sonné par cette annonce, il n’a pas réagi, s’est laissé faire, et elle est partie avec les trois enfants, pour vivre sa nouvelle vie. Elle n’a pas oublié de solliciter une confortable pension alimentaire, à proportion des revenus de son ex-mari. Roland s’est donc retrouvé papa du dimanche, avant de devenir papa des vacances lorsque son ex-épouse a déménagé loin de son domicile. Mais il est resté papa payeur, vivant dans son trois pièces de location, alors que son salaire lui permettrait largement plus. Malgré tout, il a réussi à se refaire une vie, à sortir avec les amis, faire du sport et rencontrer des femmes. Il a vécu divers amours avec un principe non négociable  : ne pas se retrouver en ménage avec qui que ce soit. Oui aux amantes et amies, non aux prétendantes à la vie de couple. Et puis, les obligations paternelles et financières diminuant, les moments de solitude devenant parfois lourds, l’envie a commencé à germer de trouver une compagne sur le long terme.

Après un parcours radicalement différent, on peut dire opposé, Martine en est sensiblement au même point. Elle aussi avait une famille, un mari et deux enfants. Elle se dévouait pour tout ce petit monde, faisant la double journée classique des mères de famille modernes. Sans doute était-elle devenue plus mère qu’épouse et, sous le poids de toutes ses obligations, n’était-elle plus une amante aussi attrayante qu’au début. Toujours est-il que monsieur s’en est trouvé une plus jeune, aussi attrayante que rapace, et est parti avec  elle, sans scrupules et sans réclamer ses enfants. Contrairement à Roland, qui s’est laissé plumer sans combattre, il a bien su organiser son insolvabilité ; il a monté une entreprise dont sa nouvelle maitresse (au sens premier) était officiellement la patronne, lui n’étant qu’un employé au  smic. Martine a donc vu son niveau de vie chuter et son niveau d’occupation augmenter. Elle s’est attelée à la tâche et a pas mal ramé. Heureusement, aidée par sa famille, elle a réussi à bien s’en sortir et à conduire ses deux enfants à l’âge adulte. Elle a pu alors prendre du bon temps pour elle, sortir avec des copines et voyager. Mais il lui reste une peur de l’homme, de la trahison. Elle n’est pas prête à recommencer l’aventure. Pourtant elle est sensible à l’intérêt que peuvent porter des hommes sur elle, mais fuit dès qu’ils sont un peu pressants. Elle entretient une relation épisodique avec une homme marié, sans aucune envie, ni de l’un ni de l’autre,  de s’engager plus.

Avec Roland, ce n’est pas la même chose. Ils ont sympathisé dès la première discussion. Sympathisé, c’est tout, ils ne pensent pas à autre chose, ils sont en vacances et ont plaisir à deviser ou à pratiquer ensemble une des nombreuses activités du club. Ils parlent de sujets qui leur plaisent et constatent qu’il y en a beaucoup, sur le plan culturel, éducatif, politique. Ils ont des origines sociales proches, ont fait des études dans le même secteur scientifique technique, aiment tous les deux la nature, n’appartiennent à aucun parti, aucune église, aucun groupe organisé. Ils lisent beaucoup et aiment parler, échanger, discuter, sur de nombreux sujets. Ils ne s’en privent pas. Le rapprochement physique se fait sans qu’ils s’en rendent compte, sans qu’aucun des deux ne l’ait vraiment programmé. La première étreinte est bonne, agréable, sans plus. Elle leur donne envie de recommencer et de continuer leur relation doucement harmonieuse. Lorsque les vacances se terminent, ils expriment l’un et l’autre l’intention de se revoir, sans précipitation, sans même fixer de date, laissant à chacun la possibilité de prendre l’initiative.

Lequel des deux prend le premier le téléphone pour avoir des nouvelles et exprime le souhait de se revoir ? Peu importe. Ils se revoient, font l’amour, parce que cela leur plait à tous les deux. Ils se disent que c’est très bon, meilleur que les premières fois. Ils discutent encore et encore, ne se lassant pas de partager leur conversation, ouverte, détendue, instructive. Puis ils se quittent, avec l’évidence qu’ils se reverront bientôt. D’autres rencontres ont lieu, parfois simplement pour aller visiter un musée ou voir un film, parfois pour passer un moment ensemble, ou une nuit, ou un week end. Ils sont bien ensemble, et ont envie de continuer, mais ils n’éprouvent pas le besoin de définir leur relation, de l’encadrer, ni même de la nommer ; ils sont Martine et Roland. Ils se parlent peu de leur passé, de leur vie en dehors de leur relation, sauf de leurs enfants. Chacun connait déjà pas mal de choses sur les enfants de l’autre, mais ils n’ont pas parlé à ces derniers de ce qu’ils vivent ensemble. Officiellement, papa Roland et maman Martine sont encore célibataires.


Un jour où l’intimité devient plus intense, ils osent le dire, l’ayant pensé en même temps : pourquoi ne pas évoluer vers une relation plus engagée, voire carrément très engagée. Ils s’expriment l’un à l’autre leurs vrais désirs et leurs craintes légitimes. Ne risquent-ils pas de gâcher ce bonheur bien réel pour vouloir en vivre un autre, plus hypothétique ? La vie et leurs réflexions leur ont appris qu’amour et conjugalité ne riment pas forcément ensemble et que la deuxième peut étouffer le premier. Mais ils rêvent aussi de les rassembler : partager sa vie avec l’être aimé. Ils ne veulent pas manquer cette possibilité de construire ensemble une vie commune, conjugale, qui permettra l’épanouissement de leur amour sans risquer de l’étouffer. Ils décident d’allier enthousiasme et vigilance, l’enjeu en valant vraiment la peine.

Ils se donnent un rendez-vous, dans un bon restaurant où il est possible d’avoir une table intime. Il lui fait cadeau d’un bijoux et elle lui offre des livres, pour symboliser leur désir d’engagement l’un avec l’autre. Ils s’expriment leur envie de vivre ensemble, en se donnant six mois pour se préparer à ce qui sera le véritable engagement. D’ici là, chacun s'organise de manière à lever les éventuels obstacles empêchant la vie commune comme ils la souhaitent. Ils mettent aussi à profit ce temps pour exprimer leurs visions de cette vie et faire les éventuelles concessions qui seront nécessaires. Il leur faut donc parler d’eux-mêmes, de leur avenir, éventuellement de leur passé pour autant que ce soit nécessaire à l’avenir. Ils conviennent qu’il n’est pas obligatoire de tout se dire, chacun décidant de ce qu’il souhaite livrer à son futur conjoint. Roland exprime son besoin de solitude, Martine ses rencontres régulières avec un groupe de copines, sans hommes ; ils tombent d’accord pour ne pas consulter le téléphone ni l’ordinateur de l’autre. Ils pourront chacun passer du temps seuls avec leur propres enfants, et peut-être réuniront-ils un jour leurs deux descendances. D’autres points moins importants, comme la manière de tenir sa maison, d’organiser les dépenses sont abordées et mettent au jour des différences sensibles qui nécessitent négociation et mise au point.

Martine : « je voudrais te dire une chose, c’est très traditionnel, mais fondamental pour moi. Je n’ai pas envie de te partager. Moi, je n’aurai personne d’autre. Et toi, peux-tu me promettre qu’il n’y aura pas d’autres femmes?
Roland : « Oui, je m’y engage, même si c’est un renoncement difficile pour moi. Je n’étais pas prêt lorsque nous nous sommes rencontrés, maintenant je le suis. Nous serons donc fidèles dès que notre engagement sera total».

Très émus de cette bouleversante promesse, ils tombent dans les bras l’un de l’autre, s’embrassant à pleine bouche. Surtout, il ne se posent pas l’un à l’autre la question dérangeante : « Et en ce moment, y a-t-il quelqu’un? » . Leur engagement pour le futur est bien suffisant. Mieux vaut ne pas aborder un sujet qui pourrait troubler leur joie et nuire à leur projet.

Il y avait effectivement plusieurs femmes dans la vie de Roland ; des amitiés érotiques, sans plus. Elle lui apparaissent tout à coup sans saveur et il décide d’y mettre fin, sans expliquer pourquoi. Il était de toute façon convenu avec ces quelques compagnes qu’il n’y avait aucun engagement dans la durée. Les adieux sont émouvants avec l’une d’entre elle qui, malgré les mises au point, avait espéré qu’un jour il entrerait vraiment dans sa vie. Ils ont un dernier moment sexuel, par affection plus que par désir, et se souhaitent bonne route pour la suite, en n’excluant pas de se revoir dans quelques temps. Pour Martine, c’est plus difficile, car son amant épisodique est très désemparé par l’annonce de la fin de leurs rares rencontres. Il lui avoue que, s’il n’avait jamais envisagé de quitter son épouse pour mille raisons, il n’a plus avec elle de relations sexuelles. C’est donc la privation totale qui l’attend. Il tente de demander à Martine un sursis de quelques mois, mais elle reste ferme. Pourtant, au moment de se dire adieu, une étrange sensation l’envahit, un fort désir sexuel comme elle n’en avait jamais vraiment eu à son égard. Est-ce pour profiter une dernière fois de la liberté à laquelle elle a décidé de renoncer? Une sorte d’enterrement de vie de jeune fille? Elle ne peut résister à cette pulsion et ils font l’amour avec une force qu’ils n’avaient jamais connue. Elle goûte sans retenue ce plaisir de se sentir pleinement femme, puis lui dit rapidement adieu et part sans se retourner.

Au terme des six mois prévus, tout s’étant bien passé, Roland et Martine organisent une grande fête pour pendre la crémaillère dans leur logement commun. Ils ont déjà annoncé à leurs enfants et certains de leurs amis intimes qu’ils vont se mettre en couple. C’est le jour de cette fête que, solennellement, ils expriment devant tous ces témoins qu’ils se considèrent à partir de maintenant comme un couple et souhaitent qu’on les traite comme tel. Ce moment est pour eux le véritable début de leur engagement commun à vivre ensemble, comme deux conjoints, et d’être fidèles l’un à l’autre. Ce qui s’était passé avant n’a pas d’importance. Peut-être un jour auront-ils envie de s’en ouvrir l’un à l’autre ; peut-être que non. L’avenir le dira.

En écoutant Martine raconter son histoire, sa grande amie Jocelyne, qui faisait partie, bien sûr, de la fête, est prise d’un double sentiment : la joie de voir son amie heureuse et la compréhension des raisons pour laquelle ce bonheur lui a échappé, alors qu’il était à portée de sa main. Pascal et elle n’ont pas eu la même fortune,… ou la même sagesse.