Dominique et Camille : Entre étouffement et abandon

 

Dominique et Camille s’aiment et sont en couple. Mais le fonctionnement de leur couple les fait terriblement souffrir. C’est pour cela qu’ils consultent un thérapeute.

Leur rencontre, il y a quelques années fût tout de suite le coup de foudre. Camille sortait d’une relation longue qui s’était mal terminée et dont les blessures faisaient encore très mal. Dominique n’avait jamais cherché de relation durable, préférant profiter de la vie de célibataire pour faire des rencontres diverses. Il ne lui déplaisait pas d’avoir plusieurs partenaires à la fois, pour une nuit, ou une saison. Ayant dépassé de peu la trentaine, tous deux souhaitaient se fixer dans une relation de couple. Leur rencontre fut l’heureux cadeau du destin. Leur installation dans un appartement commun fut rapide, accompagnée de la traditionnelle pendaison de crémaillère qui enthousiasma leurs copines et copains. Tout le monde était d’accord : ils rayonnaient et étaient faits pour vivre ensemble.

Sitôt l’installation, cette intuition se confirma. Ils avaient beaucoup de raisons de se plaire. Une attirance physique réciproque qui se concrétisait dans l’intimité. Des valeurs communes, des aspirations suffisamment proches pour s’entendre et suffisamment différentes pour un enrichissement réciproque, des loisirs du même ordre, une situation financière comparable et confortable leur permettant de ne pas s’inquiéter de soucis matériels. Tout était bien parti pour une réussite. Chacun attendait que le couple lui apporte ce qui lui manquait, et c'est par là qu'allaient venir les difficultés.

Camille avait particulièrement mal vécu la fin de la relation avec Claude, à la fois étouffante et insécurisante, et recherchait un amour stable et reposant, sans pour autant se refermer sur soi. La personnalité forte de Dominique, son entrain, ses sorties, ses nombreux amis et amies, son esprit d'aventure, répondaient tout à fait à son attente et son espérance d'une vie de couple très resserrée et ouverte sur l'extérieur.

Dominique commençait à se lasser de ces amours passagères sans lendemain, des rencontres furtives, ainsi que de ces partenaires collants ou jaloux qui veulent tout de suite vous mettre le fil à la patte. La douceur de Camille, son désir de stabilité, d’un couple tendre et complice, laissait augurer une vie plus posée, sans pour autant renoncer à cette liberté qui lui est si nécessaire, ni au charme de la séduction à dose modérée.

En fait, ils attendaient la même chose, mais de façon différente : pour Dominique, c'était la fin du nomadisme tout en gardant une frange de liberté, et pour Camille la sortie de l'enfermement, dans une relation très exclusive. Il y avait un très grand champ pour se retrouver ; c'est hélas la divergence qui allait prendre le dessus.

Lors d'une sortie dans un lieu de fête, Dominique se laissa aller au plaisir de séduire. Son charme naturel et son savoir faire ne tardèrent pas à attirer les chalands avec qui jouer au joli cœur. C'était un moment heureux, pendant que Camille, qui ressentait un rejet, rongeait son frein, refusant même les sollicitations qui lui étaient faites. Pour Camille, on n'accepte pas cela lorsqu'on est en couple.

Le retour fut orageux. Camille abreuva Dominique de reproches, avant d'éclater en sanglots. Dominique tenta de se défendre, tout en étant désolé de la souffrance de Camille.

- Tu as vu ton attitude avec tous ces... Gens qui te draguaient ?
- Mais c'était juste un jeu. Je ne cherchais rien de plus.
- Et moi, pendant ce temps, qu'est ce que je fais ? Tu ne l'as même pas remarqué.
- Pourquoi n'en as-tu pas profité pour t'amuser, toi aussi. J'ai vu qu'on est venu vers toi. Loïs et Alix avaient l'air de bien s'intéresser à toi.
- Mais je suis en couple avec toi.
- Ça n’empêche pas de s’amuser.
- Alors, toi, tu veux pouvoir coucher avec tout le monde ?
- Non, je veux simplement rester libre.

De cette dispute est née une longue bouderie pendant laquelle Camille a senti revenir l’angoisse d’abandon et Dominique a commencé à s’inquiéter du risque d’étouffement. Puis ils se sont retrouvés et le calme est revenu, si bien que Camille a proposé, à l’arrivée d’un week end sans sortie prévue, de le passer en amoureux, et n’a pas ménagé sa peine pour plaire à Dominique : bon repas cuisiné par ses talents, accompagné d’un très bon vin, puis soirée tendre devant un bon film, et nuit pleine de désir et de plaisir charnel. Le lendemain, sortie en tête à tête dans la campagne, dans un lieu poétique, avant de se retrouver à nouveau dans l’intimité de leur salon, à lire en écoutant de la belle musique, et échangeant des propos tendres et affectueux.

- C’était merveilleux dit Camille le lundi matin.
- Oui répondit sobrement Dominique qui n’osa avouer sa hâte que ça se termine, et son envie de partir retrouver ses collègues, le monde, les amis.

Il ne fallut pas longtemps pour que Dominique annonce un soir à Camille son retour tardif,  à cause d’une soirée avec des collègues.

- A quelle heure ?
- Je ne sais pas, tard.
- Pourquoi tu ne veux pas me dire ? Nous n’avons rien à nous cacher.
- Oui, mais c’est compliqué ; on ne sait jamais où ça s’arrête ces trucs.
- Tu vas me laisser ; qu’est-ce que je vais faire ?
- Tu peux regarder un film. Bonne soirée.

Dominique est parti en vitesse, pour échapper à l’étouffement qui commençait à faire monter la colère, avec l’envie ferme de profiter de sa soirée, nettement plus festive que professionnelle. Mais pendant toute ladite soirée, il a reçu sans arrêt des SMS de Camille ; ceux-ci exprimaient tantôt des reproches, tantôt des mots d’amour, tantôt des messages de désespoir sur la solitude. La soirée était gâchée, mais Dominique ne voulut pas céder et la prolongea longtemps, n’hésitant pas à boire et à flirter avec qui bon lui semblait. Le retour fut orageux. Camille était dans un état de prostration larmoyante et Dominique dans une fureur agressive. Camille envoyait entre deux sanglots des reproches moralisateurs et Dominique rétorquait par des paroles dures et méprisantes, à moins que ce ne soit dans l’autre sens. Le cercle vicieux - angoisse d’étouffement / angoisse d’abandon - se mit à tourner à plein, et continua dans les jours suivants.

Plus Camille essayait de retenir Dominique, plus Dominique avait envie de fuir, pour échapper à l’étouffement, provoquant chez Camille une envie irrépressible de l’en empêcher, et ainsi de suite, chacun des deux partenaires, aveuglé par sa souffrance, accusant l’autre d’être l’unique cause du problème. Ce fut vite l’enfer pour les deux. Dominique fit exprès d’avertir au dernier moment de ses sorties, de revenir très tard ou de découcher, et même d’avoir des relations sexuelles. Camille se mit à fouiller dans son téléphone portable, à envoyer des rafales de SMS ; c'était du harcèlement. Un matin, rentrant au petit jour, Dominique trouva la porte clause avec un système anti-ouverture. Ses coups de poing firent arriver Camille ivre, lui tenant des propos incohérents, refusant de lui ouvrir et l’obligeant à s’étendre, mort d'épuisement, sur le paillasson. Une crise plus grosse encore fit éclater la violence physique, faible heureusement, ce qui les fit réagir et les conduisit à solliciter de l’aide.

La thérapie n’a pas pu les aider à se retrouver, tant les souffrances subies les avaient marqués. Mais elle leur a permis d’avoir un moment de lucidité et de comprendre ce qui leur était arrivé, l’emballement dans un cercle infernal auquel ils ne pouvaient plus échapper, et de comprendre que quelque chose était ancré dans les profondeurs de leur être, et entrait en résonance destructive avec le complémentaire de l’autre.

Camille avait vécu son enfance dans l’instabilité d’un foyer conjugal bancal, devant souvent consoler sa mère des absences et tromperies de son père ; il lui était insupportable de vivre une situation de même ordre. Dominique avait vécu, au contraire, dans une famille très structurée, sous l’autorité stricte d’une mère dominatrice, et d’un père plus effacé. La liberté, acquise à l’adolescence, était devenue son bien le plus précieux. Malheureusement pour Dominique et Camille, ces deux traits de personnalité se complétaient sur un mode négatif, l’attente de chacun correspondant à ce que l’autre ne pouvait pas lui donner.

Dominique et Camille n’ont pas de sexe déterminé. Qu’en avez-vous pensé, spontanément ? Statistiquement, on rencontrera plus souvent Dominique en homme et Camille en femme, mais ce peut être le contraire ; ils peuvent aussi être deux hommes ; elles peuvent aussi être deux femmes. Le cercle vicieux qui s’installe entre les angoisses d’abandon et d’étouffement ne dépend pas du sexe des protagonistes. Il provient d'un déséquilibre d'une dialectique habituelle des couples, celle qui se joue entre liberté et sécurité.