Emilie : Question de fidélité - Réflexion

Emilie est dans une passe difficile. Jérôme, son compagnon depuis 15 ans, père de ses deux enfants l’a trompée. Pour être précis, elle avait de fortes raisons de soupçonner une relation entre lui et Sandrine, une de ses collègues qu’elle connaît un peu. Puis elle a trouvé une note de restaurant pour deux cachée dans sa veste ; elle a subrepticement fouillé dans le téléphone portable de Jérôme et a trouvé les preuves du délit. Il a tout de suite avoué et une scène très dure s’en est suivie. Et puis un certain calme est revenu. Son premier mouvement a été de rompre avec Jérôme, ou plutôt de le jeter dehors. Mais elle ne l’a pas fait, pensant d’abord aux deux enfants, et aussi – elle se l’avoue – à la jolie maison qu’ils habitent. Avec Jérôme, ils ont une histoire. Ils se sont rencontrés lorsqu’elle avait 23 ans, lui 24, se sont plu tout de suite et ont eu envie de lier leur vie l’un à l’autre. Ils ne sont pas mariés, par choix et aussi, peut-être parce qu’elle avait vécu de près le divorce difficile de ses parents. Mais ils ont vécu comme des gens mariés, dans une fidélité de fait, considérée comme normale, mais jamais vraiment explicitée. C’est pourquoi le franchissement de l’interdit implicite par Jérôme la fait souffrir et lui donne envie de tout arrêter.

Elle a beaucoup parlé à sa mère et à son père, Nicole et Jean-Jacques, séparés lorsqu’elle avait dix ans et qui, chacun à leur manière, le regrettent. Elle veut profiter de leur expérience et ne pas faire les mêmes erreurs. Elle ne les a pas suivis dans le mariage, elle ne veut pas les suivre dans le divorce brutal. Puis elle a eu une longue conversation avec un vieux collègue qui la connaît bien et qui s’intéresse beaucoup à la psychologie et lui a, lui aussi, suggéré de ne pas réagir sous la pulsion du moment. Elle essaye donc de garder la tête froide, ce qui est bien difficile vu l’état de fureur dans lequel elle se trouve.

Si elle laisse aller son plus fort sentiment, elle a envie de lui arracher les yeux, ou pire. Elle a envie de planter un couteau dans la belle poitrine de Sandrine - elle est elle-même plutôt menue. Elle est rongée par le ressentiment et aussi, il faut bien qu’elle se l’avoue, la jalousie, une double jalousie. Contre Jérôme, d’abord, qui n’a pas respecté leur pacte de fidélité, tacite puisqu’ils ne sont pas mariés. Ce salaud a osé, et depuis plusieurs mois en plus. Jalouse aussi de cette garce qui n’a pas hésité à prendre l’homme d’une autre, incapable de résister à ses pulsions. Tiens, une pensée lui revient, le souvenir de ce bel homme avec qui elle a travaillé pendant un temps et qui ne cachait pas son attirance pour elle, qui la troublait. Le jour où il s’est approché d’elle, elle a senti son cœur qui battait et s’est laissée faire. Leurs deux corps se sont enlacés. Avec délicatesse, il approchait sa bouche de la sienne ; elle a senti jusqu’à son haleine. Puis elle a fait un geste en arrière, pensant à Jérôme, à son engagement, aux enfants. Le beau monsieur a souri, n’a pas insisté et en est resté là. Elle l’a recroisé, aurait aimé qu’il la sollicite de nouveau mais il ne l’a pas fait. Elle a dû refouler son désir, accepter la frustration et, aujourd’hui, cela lui remonte avec amertume, jalousie et haine. Parce que Sandrine, elle, a osé ; peut-être même qu’elle a demandé.

Toutes ces pensées et ces émotions tournent dans sa tête et la font souffrir. Il faut y mettre fin, quitter cet homme dont le comportement irresponsable lui fait si mal. La décision est prise et tant pis pour ce que penseront papa et maman. Ouf, ça fait du bien, elle se sent tout d’un coup légère et cette légèreté libère sa pensée. Les démons qui la tourmentaient se reposent, car ils ont fait leur travail. Et les anges ont la voie libre pour venir lui rendre visite. Ils lui rappellent les bons moments passés avec Jérôme, ses qualités indiscutables, ce qu’ils ont construit ensemble, ce qu’ils partagent. Ce n’est pas une raison, disent les démons ; il faut passer l’éponge disent les anges. Tous sont d’accord sur un fait : la vie conjugale entre eux s’était érodée, la vie sexuelle devenue sporadique. Trop occupée par son travail et ses enfants, Emilie considérait de plus en plus Jérôme comme son compagnon de route plus que son amant. Apaisée par toutes ses réflexions, elle s’avoue à elle-même que, si elle a de légitimes reproches à faire à Jérôme, elle n’a pas du tout envie de mettre fin à la vie qu’elle mène avec lui, autant pour sa personne que pour leur mode de vie. Se référant à la  théorie éco-systémique du couple, elle reconnaît qu’elle est attirée par sa personne et aussi par la fonction qu’il joue dans sa vie.

Elle se souvient, lors d’une formation à l’économie qu’elle a suivie il y a quelques temps, du dilemme des prisonniers : deux prisonniers qui s’évadent ont de très bonnes chances de réussir s’ils restent unis, mais si l’un dénonce l’autre, il aura une forte remise de peine et celui qui est dénoncé verra durcir fortement la sienne. Chacun doit donc parier sur la fiabilité de l’autre. Emilie va devoir faire un "pari" sur son avenir , pari qui se résume à trois situations :

Le quitter. C’est le plus sûr, en apparence. Elle aura le privilège de l’initiative, et ne risquera pas d’être, en plus de trompée, plaquée. Elle sortira la tête haute, et le cœur ensanglanté. Et puis elle devra renoncer à cette vie qui lui plaît et en commencer une autre très aléatoire. Il n’y a aucun pari sur l’attitude de Jérôme puisqu’il n’a pas son mot à dire.

Lui pardonner et lui demander de rester, de ne pas prolonger la relation avec Sandrine. C’est aussi une attitude morale qui la place dans une position haute. Mais le résultat dépend de l’attitude de Jérôme à qui elle donne, implicitement, les clefs. S’il fait ce qu’elle lui demande, elle a gagné et comme il reviendra tout contrit, elle pourra exiger de lui une attitude exemplaire. Mais s’il refuse, elle aura tout perdu, l’homme, la vie avec lui, et son honneur. Le pari est risqué.

Contre attaquer, aller le chercher, non en femme éplorée mais en conquérante. Ne pas tomber dans le reproche ou la supplication, mais dans la séduction. Une autre femme marche sur ses plates-bandes, elle accepte le défi de la concurrence et elle va le gagner. C’est évidemment la solution la plus risquée car si Jérôme a déjà fait le choix de la quitter, elle souffrira encore plus et se trouvera ridicule. Mais si elle gagne, alors ce sera une nouvelle période de bonheur qui s’ouvrira devant elle, et la crise douloureuse débouchera sur un mieux-être.

La première solution est éliminée rapidement. Elle a entendu les regrets de sa mère Nicole de l’avoir fait. Et puis ce n’est pas dans son caractère de se draper dans la position de victime,… pour mieux en profiter. La deuxième ne lui plaît pas non plus. Elle n’a pas envie de passer l’éponge, de faire taire cette colère qu’elle ressent comme juste. En outre, elle est ambiguë par rapport à Sandrine, sa rivale : elle lui en veut et, d’autre part, celle-ci a osé vivre ce qu’elle voulait, sans s’embarrasser de principes. Retrouver Jérôme en invoquant l’engagement, la fidélité, bref le devoir conjugal, se placer sur un plan moral ne sera pas une vraie victoire. Et si Jérôme ne revient pas, ce sera carrément la défaite.

C’est donc la troisième voie, la plus combattante, que choisit Emilie. Cette décision étant prise, elle sent que sa colère se change en force, celle d’aller chercher son homme et de le reconquérir, et d’éliminer une rivale, non en faisant appel à la morale, en suppliant ou en culpabilisant, mais en développant tous ces atouts, en se montrant à la fois forte et séduisante. Elle reconnaît, en son for intérieur, qu’elle n’était plus suffisamment disponible pour sa vie de couple, ce qui la peinait elle-même. Elle va profiter de la crise pour rebondir et se retrouver pleinement femme avec son homme. Et si celui-ci devait refuser cette reconquête, elle ne serait pas en peine d’en trouver d’autres.

Le soir même, elle a revêtu une robe discrète dans laquelle Jérôme l’a toujours trouvée belle. Il rentrera assez tard  et elle s’occupe seule des enfants. Elle a beaucoup de plaisir à préparer le repas, le prendre avec eux et organiser leur couchage, dans une grande complicité, en attendant l’arrivée de leur père. Lorsqu’ils entendent celui-ci, Emilie s’éclipse et leur lançant un dernier sourire : « papa va venir vous faire un bisous, et après, dodo ». Elle retrouve Jérôme un peu crispé, et surpris de la voir dans cette robe. Elle devine qu’elle ne le laisse pas indifférent. Elle le regarde bien en face avec un léger sourire et lui dit sur un ton neutre, informatif : « On t’a laissé ton repas. Tu peux embrasser les enfants avant qu'ils ne dorment. Moi, je sors, ne m’attends pas ». Et la voilà partie, sans qu’il ait pu lui répondre. Elle marche un peu dans la ville, va au cinéma voir un film qui lui plaît et s’en retourne discrètement chez sa mère qui lui a laissé les clefs de son appartement. Elle s’endort calmement et rapidement en faisant sonner son téléphone de bonne heure. Le lendemain matin, elle rentre à pas de loup chez elle et commence à préparer le petit déjeuner, toujours vêtue de sa jolie robe, maquillée, élégante. Lorsque Jérôme fait surface, hirsute, ayant manifestement passé une mauvaise nuit, elle le salue aimablement. Il répond négligemment : « as-tu passé une bonne soirée ? » « excellente, excellente ! ». Il n’a pas le temps d’en demander plus car les deux enfants reviennent et s’émerveillent devant la tenue de leur mère. « Ben, qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi t’es comme ça, le matin ? » « J’ai un rendez-vous professionnel important aujourd’hui. C’est papa qui vous emmène à l’école. Au fait je vous rappelle que vous allez chez mamie ce soir ; c’est elle qui vient vous chercher à l’école."

-  Tu as quelque chose à faire, Jérôme ?
-  Non, pas particulièrement
-  On passe la soirée ensemble ?
-  Si tu veux.

Elle embrasse les enfants et se dirige vers la porte. Brusquement, elle se retourne et lui décoche un regard vif et un sourire moqueur. Elle comprend dans son regard qu’elle a déjà marqué des points.

Le soir, il est déjà rentré lorsqu’elle arrive, élégante, décontractée (du moins en a-t-elle l’air). Elle pose sur la table les courses qu’elle vient de faire chez le traiteur et le pâtissier pour un repas en tête à tête. Elle remarque qu’il a sorti une bonne bouteille de sa cave à vin. Il s’approche d’elle et elle sent ce regard qui, il y a 15 ans l’avait enflammée. Les idées se bousculent dans son esprit. La tromperie, Sandrine, la douleur qu’elle a ressentie en apprenant. L’attitude intraitable de sa mère, le lâche renoncement de son père, leurs regrets vingt cinq ans après. Le doute sur son attitude, cette impression d’immoralité qu’elle cautionne en laissant aller son désir. Elle chasse toutes ces idées qui la paralysent, pour se concentrer sur le regard de cet homme. Entrainée aux méthodes hypnotiques, elle sait ainsi focaliser sa conscience sur l’ici et maintenant, en laissant les pensées perturbatrices en dehors. Elle a envie de ce moment et rien ne l’empêchera de le vivre.

Elle le laisse s’approcher, de plus en plus près, elle ressent l’effet qu’elle fait sur lui et accepte l’effet qu’il fait sur elle. Cela fait longtemps – trop longtemps – qu’elle n’a pas connu cela. L’a-t-elle vraiment vécu un jour ? Elle ne laisse aucune place aux pensées qui pourrait la déconcentrer et reste sur les sensations du présent : le plaisir de sentir cet homme qui s’approche tout près, la prend dans se bras, l’enlace. Elle sent son souffle, la douceur de ses lèvres, ses mains qui provoquent un long frisson dans son dos. Plus rien ne peut les arrêter ; ils se connaissent bien, n’ont pas oublié comment se faire plaisir ensemble. La sensation est curieuse : attrait de la transgression comme si elle était avec un amant de passage et en même temps la légitimité de se laisser aller à son homme.

Le canapé leur tend ses bras, ce canapé moelleux qu’ils ont acheté il y a quelques années pour regarder la télévision en famille et qui, aujourd’hui, offre son doux confort à leurs ébats. La suite peut sembler banale vue de l’extérieur : deux conjoints qui font l’amour sur le large canapé de leur salon. Mais dans le corps et le cœur d’Emilie, le moment est infiniment plus intense. Au plaisir de l’étreinte avec un homme désiré s’ajoute la satisfaction d’une victoire, et de l’intelligence de la situation.

Ils se retrouvent tous les deux, l’un en face de l’autre, dégustant le repas et le vin. Jérôme rompt le silence un peu lourd qui les enveloppe

-  C’était très bon, tu sais.
-  Oui. Ça faisait longtemps.
-  Oh, oui. … et maintenant ? On a des choses à se dire, je crois.
-  Oui, mais, s’il te plait, pas ce soir. Nous venons de faire l’amour, merveilleusement, comme nous ne l’avions jamais fait. Profitons de ce qui reste de cette soirée, en oubliant le passé, en ne pensant pas à l’avenir, ni à d’autres qu’à nous. Juste ce soir ? Demain ou plus tard nous pourrons nous parler. Vivons intensément cette soirée comme elle a commencé. Ça ne t’engage à rien, tu pourras décider de ta vie future.

Le lendemain, Emilie est de bonne humeur, bien dans sa peau, bien dans sa tête. Faire l’amour a été salutaire pour son état émotionnel, c’est sûr et elle ne s’en cache pas, mais il n’y a pas que ça. Elle est surtout contente d’avoir pris son destin en main et d’avoir pris la direction qu’elle voulait, en dépit des stéréotypes voulant qu’une femme trompée rompe immédiatement. Maintenant, elle ne peut sortir que gagnante de la crise. Si Jérôme, ébloui par la soirée d’hier, décide de repartir pour un tour avec elle, elle pourra conserver ce bonheur et même l’améliorer. Elle se réserve la possibilité de lui demander des excuses, sans pour autant l’accabler. S’il persiste dans son autre relation, ce sera la fin de leur aventure conjugale. Elle partira la tristesse au cœur, mais la tête haute, avec la possibilité de construire un autre avenir.

Elle attend la réaction de son conjoint