Ils ont pris pas mal de temps pour se parler, exprimer l’un à l’autre ce qui les fait souffrir. Ils ont assez vite compris que leur obsession de tout partager de manière équitable n’était pas la meilleure solution ; c’était possible lorsqu’ils disposaient de suffisamment de temps, mais impossible avec les deux enfants. il leur faut impérativement modifier l’économie de leur ménage, et aller vers une répartition des activités plus rentable, qu’il vaudrait mieux s’inspirer de la théorie des avantages comparatifs et de la spécialisation, de l’économiste David Ricardo. Oui, le problème de leur couple n’était ni sentimental, ni sexuel, mais économique ; il ne venait pas de l’un ou de l’autre, mais d’une répartition non rentable des tâches.

Alexandre dit a sa femme qu’il aimait bien faire du repassage : ça le détend, lui permet de rêvasser, ou d’écouter de la musique. Donc, tant qu’il y est, il se propose de repasser les vêtements d'Alexandra. Faire les courses est pour lui une sorte de défi : il connaît parfaitement les magasins où il va, soit les supermarchés, soit les marché forains, et il s’amuse à optimiser le temps qu’il y passe, tout en minimisant les prix. Pour cet amoureux des mathématiques, la recherche de cet optimum est un jeu. Alors, pourquoi ne pas les faire toutes ou presque, sachant que Sandra n’aime pas et n’est pas très performante ?

Sandra explique à son mari que son goût marqué pour le ménage bien fait et l’appartement bien rangé ne constitue pas pour elle un trouble obsessionnel, mais une envie : elle aime vivre dans l’ordonné et le propre. Elle est dérangée lorsqu’il s’est acquitté de sa tâche mais que ce n’est pas impeccable. Après réflexion, elle préfère bien faire le ménage que de vivre dans un ménage imparfait. Et, comme lui pour le repassage, elle est très efficace. Elle assurera donc, à l’avenir, la plupart de ces tâches ménagères, et en particulier l’usage des machines à laver, à nettoyer, ou à faire la cuisine, car elle aime bien ces objets qui lui obéissent et dont elle prend le plus grand soin. Et elle souffre quand elle le voit utiliser l’aspirateur à mauvais escient.

Pour ce qui est des enfants, ils adoptent une répartition plus nuancée, les avantages comparatifs n’étant pas le seul paramètre de l’optimisation. Elle est tout de même plus impliquée dans tout ce qui est du domaine du soin et de la sécurité, lui plus dans le jeu et l’ouverture sur le monde. Mais ils gardent toutefois la possibilité, l’un comme l’autre, de rester seul avec les enfants s’il le faut. Aucun des deux parents n’est donc dépendant de l’autre. Ils aiment aussi être ensemble avec leurs enfants, s’occuper d’eux, les aider à grandir, les sentir heureux de la présence de leurs deux parents.

Ainsi le couple prend-il un nouvel essor. Pourtant un problème subsiste, celui de l’argent. L’appartement est trop petit, il faut changer la voiture. La garde des enfants lorsque les deux parents travaillent coûte cher. Sandra est souvent mal à l’aise lorsqu’il lui faut laisser ses tout petits pour aller faire un travail qui, au fond ne la passionne pas. L’inquiétude recommence à monter. Ils se font des réflexions désagréables sur le moindre achat et les vieux démons reviennent. Une nouvelle crise éclate, comme la précédente, le soir après le coucher des enfants. Lequel des deux a le premier pris conscience du dérapage et de ses risques ? Peu importe. Chacun a en mémoire ce moment où leur vie a failli basculer dans le drame, et ils n'ont aucune envie de recommencer. Ils se calment, se sourient, et vont se faire des confidences, en fait un double aveu.

Alexandre parle de son travail. Il a toujours été passionné d’informatique. Bon élève en mathématiques, il n’a pas toutefois cherché à faire une carrière dans cette discipline tant la fréquentation des ordinateurs le passionne. Lorsqu’il a rencontré Sandra, il se contentait d’un boulot de professeur dans une école privée de formation continue pour consacrer du temps à sa passion pour la programmation. Mais cela fait longtemps qu’il s’y ennuie. Il a bien songé à changer, mais il faudrait être plus mobile et il sait qu’elle ne veut pas quitter son travail de fonctionnaire territorial ; elle a mis beaucoup de temps à être titularisée et ne veut pas perdre cet avantage. Mais Alexandre n’est plus du tout épanoui, il passe du temps à réaliser des logiciels de qualité qu’il n’arrive pas à vendre. Il en est frustré car il trouve qu’il ne gagne pas l’argent que ses compétences pourraient lui faire espérer. Il avoue qu’il en veut à sa femme, sans avoir osé le lui dire, la rendant responsable de sa stagnation professionnelle. C’est pour cela qu’il dépense peut-être un peu trop et prend un certain plaisir à la faire enrager.

Sandra a apprécié que son mari tienne compte de sa carrière et la comprenne dans son désir de sécurité. Jusqu’à la naissance des enfants, elle vivait bien cette répartition égalitaire du financement du couple. Mais depuis leur arrivée, les choses ont quelque peu changé. Elle est toujours intéressée par son métier, mais elle commence à en avoir fait le tour. Elle peut, bien sûr, passer des concours pour une promotion interne, mais elle sait la galère que cela représente – beaucoup de travail, peu de postes pour le nombre de candidats. Et puis il y a ces deux adorables bambins, dont elle voudrait pouvoir s’occuper plus. L’idée de prendre un temps partiel a caressé son esprit, et ses collègues s’étonnent qu’elle n'en ait pas encore fait la demande. Mais il n’en est pas question, la baisse financière serait trop importante malgré la diminution des frais de garde, et elle ne voudrait pas être responsable d’une nouvelle baisse financière.

Ils se rendent compte dans cet échange que, une nouvelle fois, ils n’ont pas osé dire à l’autre que quelque chose les dérangeait dans leur organisation.

Sandra est soulagée, regarde Alexandre, et sent bien, à son comportement gêné, qu’il y a quelque chose qu’il n’arrive pas à lui dire. Elle le pousse dans ses retranchements et il finit par exprimer ce qu’il a derrière la tête. Très récemment, un des ses amis informaticiens, qui travaille dans une très grosse entreprise, lui a fait part d’une campagne de recrutement et l’a poussé à candidater, appuyant personnellement sa candidature. Alexandre a fait cette démarche à l’insu de sa femme. Il a été retenu au premier passage ; il peut donc poursuivre la démarche, mais le poste à pourvoir est dans une autre ville et il faut, dès maintenant, s’engager sur le principe, ce qui conduira à déménager. Le salaire d’embauche est pratiquement le double de son salaire actuel.

Les voilà donc devant un choix délicat. Faut-il changer ce qu’ils ont toujours considéré comme une évidence – l’égalité entre les carrières ainsi que la contribution financière – pour résoudre un double problème pécuniaire et familial. La nuit va leur porter conseil et une étreinte amoureuse confirmer leur désir de continuer la vie commune. Au matin, réveillée avant ses enfants et son mari, Sandra tourne le problème dans sa tête et arrive à une conclusion évidente : c’est à elle de prendre l’initiative du changement. Jamais il n’osera faire pression sur elle pour qu’elle change de travail et de ville. Elle réveille son compagnon qui ronronne doucement et lui exprime sans détour sa décision :

- Alex, tu vas aller à cet entretien et tout faire pour être pris. Moi, je demanderai ma mutation. Je n’aurai sûrement pas un poste aussi intéressant qu’ici mais peu importe, puisque je vais me mettre à temps partiel ; j’ai envie de m’occuper plus des enfants.

Tout se passera comme ils l’ont souhaité et un an plus tard, les voilà dans une nouvelle ville, avec deux nouveaux emplois, et nettement plus d’argent. Alex travaille beaucoup, est épanoui, et rentre le soir chez lui retrouver femme et enfants. Il passe beaucoup de temps à jouer avec les petits avant de retrouver sa femme détendue pour une soirée en tête à tête, à discuter ou plus si l’envie leur en vient. Ils sont contents de cette vie et des décisions qu’ils ont prises pour y arriver. Pourtant quelque chose les chagrine : ils ont l’impression de vivre de façon très traditionnelle, proche du mode de vie de leurs parents respectifs, alors qu’ils le rejetaient catégoriquement. Ils craignent de s’être fait récupérés par ce modèle et d’avoir cédé à la pression normalisante de la société, contre laquelle ils avaient lutté de toutes leurs forces. Ont-ils renoncé à leur combat ? N’ont-ils été qu’un jouet des influences sociales auxquelles ils ont été soumis ? Ont-ils été manipulés par leurs inconscients ? Ont-ils reproduit les modèles parentaux dans lesquels ils ont baigné étant petits ?

Bien sûr que non ! ils ont été libres et ont fait un choix. On pourrait se poser longtemps la question de la réalité de leur liberté ; laissons là ce débat philosophique. Ils ont été évidemment influencés par le modèle parental et la société qui l’environnait. Celui-ci allait dans le sens d’une répartition des tâches selon le sexe. Ils ont été aussi influencés par un autre modèle, plus moderne mais pas forcément meilleur, de l’égalité stricte des tâches. Au départ, ils ont choisi le deuxième parce qu’il leur plaisait, et qu’ils éprouvaient le besoin de se distinguer des anciens. Ensuite, ils se sont tournés vers le premier (tout de même, dans une version intermédiaire) parce qu’il leur permettait de résoudre divers problèmes et de continuer une vie de couple qui leur convenait mais était en danger. Influencés fortement, comme tout le monde par les représentations sociales (...), ils ont arbitré entre deux d'entre elles en prenant la meilleure pour eux au moment présent. Ils ont donc fait un véritable choix, et ils l’ont fait à deux.

Qu’en sera-t-il dans l’avenir ? Peut-être auront-ils de nouvelles crises et peut-être changeront-ils encore leur modèle. Souhaitons leur de ne pas avoir à frôler la violence destructrice pour y arriver.