Pourquoi un homme bien reste-t-il célibataire ?  Yannick

 

Yannick est morose. Il vient d'éteindre son poste de télévision après une émission consacrée, le jour de la saint Valentin, à ces hommes et ces femmes qui sont seuls alors qu'ils aimeraient bien vivre en couple. Il ne se cache pas la face : il s’est reconnu dans l’un des hommes de ce reportage. Yannick a la quarantaine, il est célibataire. Il consacre beaucoup de temps à son entreprise artisanale qui lui donne des satisfactions et lui permet de gagner correctement sa vie. C'est plutôt un beau garçon qui fait du sport, en particulier du football dont il est passionné. Il ne lui manque pour être parfaitement heureux que d'avoir une compagne, une âme sœur comme il le dit lui même. Il a toujours été un peu timide avec les femmes. Ses premières conquêtes ne duraient pas longtemps, puis il a rencontré Fanny, à l'approche des trente ans. Ils cherchaient tous deux à vivre en couple et se sont donc rapidement mis ensemble dans l'appartement au dessus de son atelier. Il aimait son caractère enjoué et son physique agréable. Elle appréciait son énergie, sa générosité, et goûtait volontiers les soirées dans de bons restaurants, les weekend dans les hôtels de charme et sorties dans la jolie voiture de sport. Elle aimait beaucoup moins le temps qu'il passait avec ses copains de foot, alors même qu'il finissait tardivement ses journées de travail. Elle le trouvait peu disponible. Lui vivait sa vie sans trop se soucier des attentes de sa compagne, un peu trop « collante » parfois à son goût. Leur ménage a tout de même duré plusieurs années avant qu’elle ne se lasse. Il a fait l’autruche et n’a pas vu venir le moment où elle a exprimé qu’elle en avait assez. Elle est partie rapidement, sans qu’il puisse la retenir. Il n’en avait d’ailleurs que modérément envie. S’il était content de vivre en couple, il avait bien conscience que ledit couple était plus une gentille cohabitation que la passion qu’il avait espérée. Il a appris qu’elle a revécu rapidement avec un autre, sans savoir si elle l’avait rencontré avant de lui annoncer la rupture.

Après quelques années de célibat sportif et ludique, il se décide à rechercher à nouveau une compagne avec qui vivre le couple idéal auquel il aspire. Il ne sait pas exactement ce qu’il cherche et est plus dans le fantasme que dans la réalité. Il lui faudrait une femme qui s’adapte tout à fait à ses attentes. D’abord il faut qu’elle aime le foot. Elle doit bien sûr s’adapter à ses occupations professionnelles débordantes et rester disponible lorsqu’il ne travaille pas. Il est exigeant sur le physique ; il veut pouvoir être fier de présenter sa femme à ses copains. Il faut qu’elle soit intelligente mais pas trop car, s’il a bien réussi dans la vie, il nourrit quand même un complexe de n’avoir pas fait beaucoup d’études. Il est mal à l’aise, par exemple, en présence de sa belle soeur professeur de lettres. Le « cahier des charges » de son épouse idéale est donc un peu… chargé, sans qu’il ne s’en rende vraiment compte. C’est sans doute pourquoi les rencontres qu’il fait ne vont pas loin. Et c’est de plus en plus vrai, de plus en plus en bref. Ce n’est pas étonnant car il a acquis au fil du temps une expertise qui le rend de plus en plus performant dans sa stratégie d’échec. Il repère maintenant avec rapidité les défauts de la femme qui se présente à lui, défauts qui vont rendre impossible la construction de l’amour idéal. L’une n’est pas assez jolie, ou d’une beauté trop discrète, l’autre trop bavarde ou superficielle, une autre trop intellectuelle, une autre a un métier qui l’occupe justement lorsque Yannick est libre, une autre a un enfant, etc… Aucune ne peut avoir de l’intérêt puisque c’est ce qui manque qui lui saute aux yeux.

Alors, il se dit de plus en plus que ce n’est pas pour lui, qu'il y a en lui quelque chose qui l'empêche de trouver. Il se retrouve souvent avec d’autres célibataires comme lui, en particulier avec Sylvie, sa grande copine, un peu plus âgée et qui vit seule avec ses deux enfants. Ils se soutiennent le moral mais aussi, et sans s’en apercevoir, se confortent l’un l’autre dans la certitude que leur situation risque fort de durer. Elle aussi a l’esprit critique aiguisé lorsqu’un homme l’approche, ce qui arrive assez souvent car c’est une femme à l’allure agréable. C’est arrivé dernièrement, alors qu’ils étaient, Yannick et elle, dans une soirée dansante. Un monsieur lui a souri et s’est approché d’elle, montrant son intérêt ; mais ce n’était pas son type et elle a vite appelé Yannick pour danser avec lui et mettre le monsieur à l’écart, ce qu’il a fait sans demander son reste. Lorsqu’ils sont en tête à tête, ou avec d’autres dans leur situation, ils ressassent volontiers les lieux communs qui circulent. Avec deux enfants, c’est quasiment impossible. Avec le boulot qu’il a, aucune femme ne voudra. Dans notre tranche d’âge, c’est particulièrement difficile (en fait, dans toutes les tranches, il y en a qui disent la même chose). En listant toutes les raisons de ne pas trouver, ils échappent à la nécessaire remise en cause de leur attitude personnelle et à quelque chose de leur conduite qui aboutit presque fatalement à l’échec. Celle-ci tient à deux raisons, liées entre elle :

L’un comme l’autre cherchent à réaliser un idéal qui leur est propre, et pour cet idéal il faut recruter une personne autre, sans se soucier de ce que celle-ci recherche. Ils font un casting pour trouver celle ou celui qui va pouvoir jouer à la perfection ce rôle qu’ils attendent de leur partenaire. Alors, et c’est la deuxième raison, ils focalisent dès le début sur ce qui ne va pas dans la personne qui se présente à eux. Cet effet de halo, cette mise en lumière du négatif, empêche de voir tout ce qui pourrait être intéressant chez la personne en question. Ils ne savent pas qu’une relation de couple peut se construire à partir de ce qui attire et non de ce qui repousse. C’est le positif qu’il faut voir en premier, pas le négatif. Les agences immobilières connaissent bien ces clients qui cherchent un appartement et n’en trouvent jamais, parce qu’au premier coup d’œil, ils ont repéré le détail qu’ils ne supporteront pas. Au contraire, ceux qui trouvent ont « flashé » sur un ou plusieurs aspects du logement (une terrasse, une exposition, le calme, l’espace) et, ensuite ont examiné ce qui pouvait éventuellement modérer leur enthousiasme.

Heureusement pour lui, Yannick va passer un long moment chez Philippe et Nathalie, en couple depuis quelques temps. Par un effet du hasard, il les connaissait tous les deux avant qu’ils se rencontrent. Il avait partagé un temps fraternel avec Philippe, évoquant leur situation d’homme sans femme et avait été frappé par la foi de celui-ci en son avenir sentimental ; pourtant ce gros homme au métier modeste ne lui semblait pas un parti très attrayant et il pensait en dedans de lui « si Philippe trouve, j’ai toutes mes chances ». Il avait juste croisé Nathalie chez des parents ; il savait qu’elle vivait seule ; mais, au premier abord, il n’a vu chez cette femme de 40 ans que  sa puissante allure d’ancienne nageuse de compétition, alors que pour lui, la femme idéale doit être mince et d’allure fragile. Lorsqu’il a appris qu’ils étaient ensemble, il s’est réjoui pour les deux et a eu envie de les fréquenter, entre autre pour savoir comment ils avaient fait, ayant du mal à imaginer que l’un et l’autre puissent correspondre à un quelconque idéal. Ils se firent une joie de l’inviter et lui fut agréablement surpris lorsqu’il les revit après plusieurs années. Ce qui lui sauta aux yeux est qu’ils avaient tous les deux maigri et semblaient bien dans leurs corps. Evidemment, la question de leur rencontre fut rapidement au cœur de la conversation.

Philippe a enchainé les malchances. La vie avec son ex-épouse n’était pas terrible mais ils restaient ensemble pour leurs deux enfants et s’arrangeaient pour que la vie quotidienne soit acceptable. Mais il a eu des ennuis professionnels qui, après une longue période de dégradation l’ont conduit au chômage. Il l’a mal vécu et a mis beaucoup de temps pour retrouver un emploi, d’ailleurs moins bien que le précédent ; il a arrêté de faire du sport, a pris du poids et a été d’humeur peu amène. Son épouse ne l’a pas supporté et a fait la rencontre d’un compagnon plus séduisant. La séparation s’est relativement bien passée, Philippe ne cherchant pas à retenir cette femme avec laquelle il ne partageait plus grand chose et qui ne l’avait pas franchement aidé dans sa difficile traversée de la perte de travail. Ils décidèrent que leurs deux jeunes adolescentes passeraient la moitié du temps chez chacun de leurs parents. Philippe alternait donc les moments de forte occupation paternelle et ceux de totale liberté célibataire. N’ayant pas l’âme monastique, il s’ouvrit rapidement à la possibilité de faire rentrer une femme dans sa vie, sans pour autant se retrouver tout de suite dans une relation conjugale.

Dans sa jeunesse, Nathalie avait consacré le plus clair de son temps au sport, en particulier la natation. Elle en avait d’ailleurs fait son métier de professeur d’éducation physique. C’est ainsi qu’elle avait connu Marc, lui aussi professeur et passionné d’activité physique dont la moto, sur laquelle il avait vite emmené sa compagne, devenue son épouse. Leur passion commune pour le cheval à moteur ne les empêcha pas d’avoir un petit garçon, qui ne gêna que peu leur plaisir à chevaucher ensemble sur leur puissante machine. Que se passa-t-il ce jour de printemps où, dans un virage, la moto perdit l’équilibre ? les experts ne purent le déterminer. Toujours est-il que les deux passagers partirent dans les airs chacun de leur côté. Nathalie fut brutalement accueillie par un grand sapin dont la ramure put freiner la vitesse. Elle se retrouva pendue à une branche, secouée mais intacte dans sa combinaison de cuir. Marc n’eut pas la même chance car au lieu de l’arbre salvateur, il rencontra un poteau de ciment et fut tué sur le coup. Le choc psychologique fut très dur pour Nathalie qui se retrouva veuve avec un petit garçon à élever. Elle ne pensa qu’à lui et vécu longtemps dans le souvenir de celui qu’elle avait aimé et que leur passion commune lui avait pris. Elle ne remonta pas sur une moto et laissa de côté son activité sportive, ce qui fit que sa musculature s’enroba d’un peu de graisse superflue. La douleur de la perte de Marc s’effaçait petit à petit, faisant place à l’envie de rechercher de la compagnie masculine. Elle savait qu’elle ne voulait pas, du moins pas tout de suite, se retrouver en couple, ne voulant ni remplacer son défunt mari, ni faire porter à un nouvel homme ce rôle difficile de remplaçant. Elle voulait simplement sentir une présence masculine, un corps d’homme, les sentiments d’un homme. Jusqu’à présent, elle se présentait comme veuve et remarquait que les hommes qui lui parlaient restaient respectueusement à distance de la femme d’un autre, même décédé. Puis elle a décidé de dire qu’elle était célibataire, libre de tout lien conjugal, tout en gardant en elle le souvenir de celui qu’elle n’oublierait jamais. Alors des hommes se sont présentés et elle a commencé à en profiter. Philippe était l’un d’entre eux.

Ils se sont rencontrés par hasard. Tout de suite, ils ont parlé sport et ont rigolé ensemble de leur passé sportif que leur physique actuel ne laissait pas supposer. Ils ont décidé de s’entrainer l’un l’autre pour reprendre la forme d’autrefois ; elle a accepté une virée en montagne et lui a bien voulu la suivre dans l’eau. Et c’est ainsi que, sans s’en rendre compte, ils ont mis en route une amitié qui allait les conduire plus loin qu’ils ne l’imaginaient. D’une sortie à l’autre ils ont découvert d’autres points communs : l’intérêt pour la pédagogie, lui formateur, elle professeur ; la musique qui les entraîna ensemble dans une chorale, le plaisir de faire la cuisine, tout en surveillant scrupuleusement les calories qu’il ne fallait pas reprendre. Ils se sont aperçus qu’ils avaient des valeurs communes ; ils organisèrent des sorties avec leurs enfants qui apprécièrent. Et puis, un soir, après avoir partagé un repas gastronomique et diététique, ils se sont  laissé aller l’un vers l’autre dans une étreinte non préméditée. Ce n’est pas pour autant qu’ils ont crié chacun dans leur for intérieur « ça y est, je l’ai trouvé(e) ». Non, ils ont pris le temps de profiter de ce qui se passait en eux. Lorsqu’ils sortaient ensemble avec d’autres amis, ils se comportaient librement, sans se cacher ni s’affirmer. Lorsqu’il l'a invitée chez lui, en même temps que son frère, la présentation fut simplement « Nathalie - mon frère Paul ». Ils ne cherchaient pas à afficher « je suis en couple, ça  y est, j’ai réussi ». Pour les enfants, il y avait papa et Nathalie ou maman et Philippe, rien de plus.

Et puis, un jour, il lui a dit qu’il allait déménager car son appartement était trop petit pour les deux grandes filles. Elle a suggéré d’en chercher carrément un pour 5 et il a trouvé cette idée charmante. Deux mois plus tard c’était la fête pour le départ de cette nouvelle vie. Tout d’un coup, ils réalisaient qu’ils vivaient en couple, avec un enfant à plein temps et deux autres à mi-temps. Ils avaient trouvé sans chercher ce que d’autres cherchent avec insistance.

- Qu’est-ce qui vous a attirés, l’un vers l’autre, la première fois ? demande Yannick.
- Nous ne nous sommes pas posé la question répond Philippe. nous étions bien ensemble, c’est tout.
- Il n’y a pas eu de flash, de sentiment que, oui, c’est bon, c’est elle, c’est lui ?
- Non dit Nathalie ; je n’imaginais pas devenir amoureuse de ce gros bonhomme. Je ne pouvais pas imaginer qu’il avait été sportif comme moi. Mais sa bonhommie, sa gentillesse, me plaisaient ; c’était toujours une joie de le retrouver.
- J’ai toujours été attiré par les grandes blondes aux yeux bleus ajoute Philippe. Nathalie est brune, a les yeux noirs et est plutôt petite ; mais dès le début, j’ai été charmé par son entrain. Nous nous sommes laissés aller l’un vers l’autre, sans projet, sans programmation. Nous nous sommes bien aidés à retrouver le chemin du sport et à perdre des kilos.

Yannick écoute, intrigué, à la fois septique et pourtant fasciné par ces deux êtres amoureux, qui vivent ce que lui n’espère presque plus.

- Qu’est-ce qui fait que ça a marché entre vous ?
- Que précisément nous n’avons pas cherché. Nous avons pris ce que la vie nous donnait, sans anticiper, sans forcer le destin. Tu vois, Yannick, l’amour, c’est un peu comme le sommeil, si tu le cherches trop, tu ne le trouves pas. Il faut faire en sorte qu’il puisse venir. Cupidon est comme Morphée, il n’aime pas qu’on lui donne des ordres.

Ils rient et Nathalie ajoute, l’air plus sérieux, le ton professoral :

- En terme de théorie éco-systémique, nous nous sommes intéressés chacun à la personne de l’autre, sans chercher tout de suite s’il correspondait à la fonction dont nous avions besoin. Nous avons construit notre relation sur ce qui nous attire, pas ce qui nous sépare.
- On a l’impression que tout s’est déroulé sans problème, que rien n’a grincé entre vous.
- Oh, si, dit Philippe. On ne va pas te faire la liste de ce qui a pu freiner la relation. Mais nous n’avons jamais voulu « passer en force » et avons pris le temps de dépasser les obstacles. Le professeur Nathalie va te l’expliquer mieux que moi (il rit fort).
- Tu te moques, Philippe, mais tant pis. Oui, en terme éco-systémique, je dirais que l’actif a toujours nettement dépassé le passif, donc que le moteur était plus puissant que les freins. Et c’est sur cet actif que s’est construite la relation, ce qui fait qu’il était possible de résoudre le passif.

En sortant de chez ses amis, Yannick est songeur. Il se dit que, peut-être, s’il ne trouve pas, c’est qu’il ne sait pas chercher ou plutôt qu’il cherche surtout à faire entrer les personnes qu’il rencontre dans la fonction qu’il attend, alors que Nathalie et Philippe ont crée une fonction à partir des personnes. Il se dit qu’il va s’intéresser, après s'être abonné, à la théorie éco-systémique du couple et peut-être entrer dans une stratégie de recherche de partenaire, qui fait suite au chapître consacré à ceux qui souhaitent vivre en couple.